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Source: http://etc.dal.ca/belphegor/vol2_no2/articles/02_02_GuiRou_morph_fr_cont.html
Par Catherine Guillot et Sandrine RouxA l'ère des nouvelles technologies, les artistes manipulent à l'envi le
corps et le visage de l'homme et utilisent le médium informatique pour
inventer de nouveaux corps. L'actualité du sujet se lie à l'intérêt
porté sur la représentation du corps de l'artiste sous forme de
portrait virtuel et d'hybridation technologique. C'est parfois
l'artiste lui-même qui se prête aux expériences multiples menées sur
l'organique et l'artificiel. Keith Cottingham, Orlan, notamment, ont
pour particularité d'interroger de manière très troublante les diverses
possibilités d'hybridation de leur propre corps. On retrouve ainsi, au
centre de leur travail, les thèmes du double et de la métamorphose. Les
artistes puisent à la fois dans un univers mythique ancestral
(métamorphoses d'Ovide, Prométhée, Narcisse etc.) et dans un imaginaire
collectif généré par les expériences scientifiques actuelles (clones,
chimères biologiques et bioniques). Entre mythe et réalité, les
artistes délimitent une zone intermédiaire.
Le
double pose d'emblée les deux questions fondamentales de l'identité et
de l'altérité, qui résonnent l'une sur l'autre. Sans aller trop avant
dans des questions d'ordre théorique, on peut s'interroger d'ores et
déjà sur l'ambiguïté du mot "identité" qui peut désigner à la fois le
fait d'être soi, l'individualité et la ressemblance avec l'autre. Le
double comme miroir de soi est un médiateur, il est le moyen de se
connaître, mais de se connaître seulement si l'on parvient à se séparer
et à se poser à distance de soi-même. Pour reprendre les termes de
Pierre Legendre,
L'homme
n'est assuré de son être que par la séparation d'avec soi, de sorte que
devenir autre pour lui-même est la condition de sa vie, la supposition
première de sa présence au monde et l'accomplissement de la faculté de
se différencier du monde1.
 | | Matthew Barney, Cremaster IV, 1994 (détail) Coll Foundation Cartier pour L'art contemporain, Paris |
Dans
cette distance opérée, l'autre peut être alors perçu comme un moi
différent, et de cette nécessaire différenciation avec l'autre moi des
formes artistiques multiples prennent naissance. Plusieurs possibilités
sont alors envisagées par les artistes concernant la multiplication du
même et la création d'un double qui serait autre. Les technologies
virtuelles ont ouvert un espace d'expérimentation idéal pour les
artistes dont les investigations se situent autour de la question du
corps et de ses mutations possibles. C'est entre redoublement de ce qui
est un, altérité du même et métamorphose de soi que les expériences
artistiques sont menées. Ainsi, K. Cottingham dans sa série de triplés (Fictitious Portraits)
engage tout un jeu d'analogies et de comparaisons ou de répétitions
clonées du double comme idéal de soi, à l'inverse, des artistes comme
Orlan ou Matthew Barney ne sont pas asservis à la "ressemblance" mais à
l'altérité de soi par hybridations multiples. Les créatures engendrées
ne sont pas sans rappeler celles de la littérature fantastique
désormais devenues mythiques, depuis le Frankenstein de Shelley (un
premier clonage!), jusqu'au Golem de Meyrinck, voire au Horla de
Maupassant et au Jekyll-Hyde de Stevenson ou au Portrait de Dorian Gray
de Wilde (déjà une oeuvre d'art comme double idéal de soi). Il est
intéressant de voir comment les artistes des nouveaux médias
réinvestissent à leur tour cet imaginaire collectif.
 | | Orlan, Refiguration-Self-Hybridation N.4, dite Orlan de Vera Cruz, 1998 Cibachrome colle sur aluminium, 80 x 120 cm |
Mais
cette problématique du "double altéré ou hybridé" va bien au-delà de la
seule représentation artistique, elle s'associe bien sûr à des
questions d'ordre esthétique, philosophique, éthique qui surgissent
dans une société où l'on s'interroge sur le devenir de l'être, sur la
déchéance du corps et sur les possibilités d'en dépasser les limites.
Et l'artiste, au fond, ne ferait que révéler les différentes
interrogations de l'homme, sur son identité, sur son devenir, mais
aussi sur sa part de rêve, d'imaginaire, ses angoisses, ses projections
dans un monde illusoire ou inconnu. Du portrait embelli de Keith Cottingham au portrait altéré d'OrlanLe
double, qu'il semble réaliste ou pas, est toujours issu de
manipulations techniques ou pratiques diverses. Dans sa série de
portraits, Keith Cottingham construit des identités fictives à partir
de son propre visage. En réalité, Keith Cottingham façonne par
ordinateur des identités simulées. Il utilise des photos scannées ou
des modelages en terre cuite de son visage (lorsqu'il était adolescent)
à partir desquels il réalise des portraits idéalisés. En fait, les
doubles virtuels créés par l'ordinateur sont des doubles idéalisés de
lui-même et donc transformés. Tel Zeuxis qui invente la plus belle
femme du monde (Hélène) ou Phidias qui sculpte l'image des dieux,
l'esthétique idéaliste de certains artistes du virtuel nous présente
une beauté supra-humaine, ou plutôt une certaine conception de ce que
pourrait être la suprême beauté (en fonction de l'époque qui est la
nôtre). Le personnage créé n'est pas identique à son modèle humain, il
en est la copie améliorée. Le portrait est le fruit de plusieurs prises
de vue dont l'artiste fait la synthèse pour obtenir un seul visage.
Mais l'assemblage reste techniquement invisible et il s'agit là d'une
donnée importante concernant la photo numérique car il est essentiel,
vis à vis du spectateur, de donner l'illusion que l'image finale est un
tout cohérent, une seule image. Le résultat est hallucinant et nul ne
peut douter de l'existence réelle de ces personnages s'il n'a pas eu
connaissance de la démarche de l'artiste. Les travaux de l'artiste ont
la particularité de mettre en confrontation de manière très troublante
le vrai et le faux, le réel et l'artificiel. De nouvelles créatures
naissent de cette fusion du réel et de l'artificiel et le simulacre
peut sembler parfois aussi réel que son modèle humain. De fait, les
nouvelles technologies ouvrent un espace où toutes les confusions sont
possibles. Le
portrait virtuel chez K. Cottingham renvoie de manière plus ou moins
explicite au portrait embelli chez Aristote, dont la doctrine de
"l'imitation de la belle nature" repose sur une comparaison de
portraits tout à la fois ressemblants et plus beaux. L'adolescent, chez
K. Cottingham, est transformé en une image de la "perfection". On
pourrait même parler de pureté, selon l'idée énoncée par Henri-Pierre
Jeudy : Corps
parfait et corps pur...Ces deux représentations d'un corps idéalisé ne
semblent pas s'opposer, bien au contraire. Les expériences de
synesthésie réalisées avec les images numériques ne partent-elles pas
de l'idée préalable d'un "corps parfait" mais dont la perfection peut
être rendue absolument intelligible ? Tout ce travail expérimental
effectué en interface entre le corps et l'ordinateur paraît bien avoir
pour finalité implicite de montrer que le "corps pur" dans un "monde
virtuel" est le miroir du "corps parfait" dans le monde organique2.  | | Aziz & Cucher, Série Faith Honor and Beauty, 1992 Diapositives, 215 X 95 cm (Courtesy galerie Yvonamar Palix, Paris |
Non seulement Fictitious Portraits
résulte d'un mixage de traits tirés de différentes saisies du visage de
l'artiste (adolescent) mais il est restructuré à partir du principe de
la symétrie et recomposé selon des critères de perfection, comme le
gommage de certains traits jugés ingrats ou le rendu lisse de la peau,
etc. Ainsi, il ne s'agit plus du portrait embelli d'une personne
particulière mais d'une figure de synthèse composée de traits humains.
De même, les créatures synthétiques d'Inez van Lamsweerde (Thank You Thighmaster Pam, 1993) ou celles d'Aziz et Cucher3 (notamment la série Faith, Honor and Beauty, 1992) et les travaux de Catherine Ikam4
rejoignent les mêmes interrogations. Créatures étranges, presque
humaines, sans identité propre, c'est le double d'un moi hypothétique
qui est ainsi révélé. Christine Buci-Glucksmann remarque à ce propos :
 | | Keith Cottingham, Fictitious Portraits, 1992, 150 X 130 cm (Courtesy galerie Yvonamor Palix, Paris |
En
créant un potentiel d'identités fictives sans modèle, la doublure
virtuelle n'est plus mimésis d'un humain travesti ou masqué, mais
invention de nouvelles formes de visagéités fictives et post-humaines5. La
question de l'identité de l'homme est bien au centre de l'oeuvre de K.
Cottingham, dans le sens où il crée des identités simulées et donc
fictives6.
Dans ce monde simulé, les doubles qui prennent forme renvoient à un
monde aseptisé où les êtres sont issus d'une sélection basée sur des
critères de perfection. La proposition de l'artiste reste
volontairement proche des modèles de beauté standards imposés par la
société. Est-ce
que cette volonté de dédoublement à travers l'image idéalisée de soi ne
traduirait pas aussi une angoisse profonde de la part de l'artiste,
celle du vieillissement et de la mort7
? A travers ses portraits d'adolescents, l'artiste en arrive en quelque
sorte à s'inventer une éternelle jeunesse que le portrait aurait en
charge de pérenniser. L'idée d'un renversement entre l'art et la vie
trouve un écho dans le roman d'Oscar Wilde: Le portrait de Dorian Gray.
Dans le récit, le portrait devient un véritable double de l'homme et
c'est l'inversion du portrait et de son modèle qui se produit alors. A
l'inverse de K. Cottingham, le portrait vieillit tandis que l'homme se
fige dans une beauté parfaite et immuable ; le portrait en quelque
sorte vieillit à la place de son modèle. Chez K. Cottingham, la
relation entre le modèle et son double est d'emblée basée sur une
négation du modèle auquel le double ne fait qu'emprunter les
caractéristiques humaines pour mieux simuler sa propre existence. Le
rêve d'éternelle jeunesse se manifeste alors à travers l'idée d'un
prototype délivré de toute imperfection et capable d'engendrer des
doubles à l'infini. Pour
prendre le contrepoint de cet exemple de modèle de perfection aseptisé,
on pourrait évoquer celui d'Orlan qui va à l'encontre de cet idéalisme
et se veut subversif. En effet, Orlan intervient à la fois sur son
propre visage par le biais de la chirurgie esthétique et sur son image
qu'elle manipule par l'intermédiaire du numérique. Dans ce dernier cas,
Orlan soumet son image à différents types de métamorphoses en jouant de
toutes les fusions possibles entre soi et une variété infinie de
visages issus de l'art d'autres cultures. Les modèles de beauté
auxquels elle se réfère sont alors très différents des modèles
tyranniques de beauté féminine de la société occidentale. Les
différentes figures féminines qu'elle emprunte lui servent d'éléments
de critique pour dénoncer les pressions sociales exercées sur le corps
de la femme. Le corps d'Orlan, quel que soit le mode de transformation
qu'elle choisisse, fictif ou réel, est un outil de dénonciation en même
temps qu'un lieu de rencontre avec l'autre. Dans son tour du monde
sociologique de la beauté, Orlan tend à prouver que l'idée de beauté
est relative et que d'une culture à l'autre les critères qui la
définissent peuvent changer du tout au tout. En ce sens, le travail
d'Orlan nous amène aussi à prendre conscience du fait que tous les
corps humains sont marqués par des artifices et que chaque modification
du corps participe d'une conformation à un idéal culturel.
Le
croisement généré par hybridation virtuelle ne relève pas d'une fusion
entre deux êtres humains mais bien entre un individu (elle-même) et un
archétype. Dans Self-Hybridations africaines, Orlan mélange ses traits à ceux des masques ou des sculptures Baoulé ou du Gabon, dans Self-Hybridations précolombiennes,
elle soumet son visage aux caractéristiques formelles de sculptures
ancestrales. Son visage subit toutes sortes de déformations :
strabisme, nez postiche, dents sciées, déformation du crâne et flirte
avec toutes sortes de matières : bois, pierre, celluloïd... Ainsi, les
images tendent à laisser croire que la matière inerte des objets et la
matière organique du corps d'Orlan fusionnent pour donner naissance à
des créatures mi-humaines et mi-artificielles, sortes de "pantins"
animés ou de sculptures vivantes. De fait, Orlan réalise un vieux
fantasme que l'on pourrait associer au mythe de Pygmalion, ce sculpteur
qui, selon la légende grecque, s'étant épris d'une statue d'ivoire dont
il était l'auteur obtint de Vénus qu'elle lui donne vie. Ces visages
donnent une impression d' "inquiétante étrangeté", phénomène qui selon
Freud se manifeste lorsque ce que nous avions tenu pour inanimé soudain
s'anime et inversement. Les frontières deviennent poreuses et la
perception en est véritablement troublée. Mais ici, il ne s'agit pas,
comme pour Pygmalion, d'insuffler la vie à un objet inerte mais
d'assimiler cet objet à soi et de créer un être hybride. Chez Orlan,
les créatures issues de cette étrange alchimie, aussi différentes
soient-elles, ont en commun le visage de l'artiste. Ainsi, le
personnage fictif en arrive à s'incarner dans la figure d'Orlan. En
même temps qu'elle se prête au jeu des métamorphoses, Orlan se livre à
la transgression de l'identité. Son identité est transfigurée par le
biais des manipulations techniques : chaque nouvelle image d'elle-même
est virtualisée, créée sur l'écran. Ici l'altération du corps reste
simulée et la transformation s'effectue sur le double informatique.
Mais Orlan pousse l'expérience au-delà : par le biais de la chirurgie
esthétique, elle altère directement son visage devenu lieu
d'expérimentation. Des portraits hybrides au visage prothésé et
transfiguré au fil des opérations, Orlan cultive le même objectif :
s'inventer un nouveau visage hors normes. Ainsi, en détournant l'usage
traditionnel de la chirurgie qu'elle utilise à contre-courant et en
utilisant d'autres modèles de référence esthétique, Orlan critique les
canons tyranniques de beauté imposés par la société. D'autres
artistes encore, comme Matthew Barney, convoquent la notion de double à
travers des figures d'altérité. Matthew Barney envisage non sans humour
des êtres à la composition anatomique bigarrée. Caméléon des temps
modernes, l'artiste se met en scène parmi d'étranges créatures et
endosse alors de multiples visages. Certaines créatures figurées dans
la série Cremaster (constituée de cinq mini séquences vidéo)
semblent avoir été combinées à partir d'un gène humain et animal. Le
personnage principal de Cremaster IV est une sorte de satyre
moderne incarné par M. Barney lui-même. Le double ainsi métamorphosé
outrepasse les limites de la nature. L'artiste tire parti des
performances techniques et des possibilités de trucage offertes par les
nouvelles technologies pour créer une illusion de vraisemblance dans
une esthétique proche des films de science fiction. M. Barney n'est pas
le premier à avoir imaginé des êtres composites, il suffit de penser
aux Métamorphoses d'Ovide pour s'en convaincre. Mais ses
créatures mi-humaines et mi-animales, tout en faisant référence à la
mythologie, semblent préfigurer un monde post-humain fait de chimères
génétiques. L'ensemble de la série Cremaster est gorgé d'êtres
hybrides mi-anges/mi-démons ou encore mi-hommes/mi-femmes, et propose
des associations étonnantes de chair et de silicone. L'univers créé
n'est pas moins étrange que les créatures qui s'y meuvent. Parfois les
figures investissent des lieux intemporels, mais également des lieux
connus comme la tour Chrysler ou le musée Guggenheim transposés dans un
univers énigmatique. Les frontières entre lieu réel et univers
fantasmagorique sont de toute évidence plutôt floues. De l'organique à l'artificiel : clones, "artistes-mutants", "artistes-bioniques"
Très
souvent les travaux d'artistes font écho aux découvertes scientifiques
les plus récentes concernant les manipulations du vivant, en
l'occurrence le clonage dont le thème peut être annexé au double. Il
pose en effet des problèmes spécifiques au double identique
reproductible à l'infini. Il existe chez K. Cottingham une certaine
analogie entre les techniques de duplication et d'hybridation de
l'image et celles du vivant. Dans le sens où les trois personnages sont
parfaitement identiques, on en arrive à se demander lequel d'entre eux
a engendré l'autre. Quel est l'individu de base ? L'artiste nous invite
alors à réfléchir sur la perte de la notion d'original. Il met en
tension à la fois l'idée de reproductibilité propre au médium
photographique et la question du double (ou des triplés en
l'occurrence) dont la gémellité serait la forme la plus naturelle et le
clonage sa variante la plus inquiétante. Par analogie, on pourrait dire
que le code génétique dans le cas du clonage est équivalent à la
matrice qui dans le cas des photos numériques engendre les doubles à
l'infini8.
Les travaux de Cottingham comme ceux de Catherine Ikam9
sont révélateurs des fantasmes générés par le phénomène du clonage dans
notre société. Ils véhiculent l'idée que ces êtres créés par le
traitement d'image pourraient être le résultat de la génétique. L'outil
informatique se substituant en quelque sorte au laboratoire du
scientifique permet d'inventer les chimères de demain. Le double dans
cette nouvelle optique atteint son summum d'inquiétante étrangeté. Le
clonage a ouvert la possibilité de multiplier le vivant en série en
déjouant le système de reproduction propre à notre espèce. Il peut se
limiter à la reproduction de cellules, d'organes ou s'attaquer à la
reproduction d'animaux et d'humains. Le clonage humain ou animal
consiste à produire un ou plusieurs êtres possédant un ensemble de
gènes identiques à ceux de l'organisme sur lequel ils ont été prélevés.
Le double créé ne possède pas une identité propre, contrairement aux
cas des jumeaux, il est la copie "génétique" d'un être en principe
unique. Aucun clone humain n'a encore été créé mais il ne s'agit que
d'une question de temps et de droit10.
Et comme le prouvent les différents clonages d'animaux, dans le domaine
de la génétique, le réel a déjà dépassé la fiction. En ce sens, les
créatures de K. Cottingham font surgir des questions concernant un
avenir proche, une société où le substitut pourrait bien paraître aussi
réel que son double : pourra-t-on distinguer le vrai du faux, le vivant
de l'artificiel, du simulacre ? Ces créatures se confondront-elles un
jour avec leur double humain ?
Les
développements de la biologie contemporaine visent toujours plus
profondément la transformation de l'homme par l'homme. Il est non
seulement possible de cloner le vivant mais aussi de le reconstruire
selon des critères de sélection décidés par l'homme. Cela peut
consister à créer une copie améliorée du modèle de base, un peu comme
pour les portraits embellis, ou à inventer une toute nouvelle forme de
vivant jusque là incréée. Dans les deux cas, il ne s'agit plus
"seulement" de copier mais de modifier : de combiner des gènes11
(ou des embryons) issus d'entités différentes. Ces doubles chimériques
possèdent une identité plurielle composée d'une mosaïque de gènes
différents. Ils assimilent l'autre à soi. Ainsi il est possible
d'obtenir des êtres composites à partir de croisements ciblés comme ce
mouton-chèvre, chimère embryonnaire12,
réalisé par une équipe de scientifiques anglais. Les scientifiques
interviennent sur le patrimoine génétique et le transforment en
franchissant les barrières biologiques. Les modifications portent tant
sur l'anatomie que sur la physiologie. On sait que l'homme est capable
de modifier le vivant à partir de critères de sélection dominés par des
choix de différente nature : culturels, politiques, économiques,
esthétiques. Il ne nous reste plus qu'à imaginer les chimères13 qui en découleront et à en mesurer les conséquences. Au nom de quelles normes pourra-t-on transformer le vivant et jusqu'où ? Ce
qui reste à l'état de simulation chez certains artistes devient passage
à l'acte dans la démarche d'Orlan. Entre la retouche électronique du
corps et la retouche chirurgicale, il existe une limite qu'Orlan a
voulu franchir. C'est dire si le travail d'Orlan nous montre que du
double "virtualisé" au double "réalisé" il n'y a qu'un pas. Elle
cherche à créer et modeler sur mesure son propre visage et défier ainsi
les lois de la nature. Cette forme d'art considérée comme scandaleuse
par la société actuelle manifeste le désir de transgresser le tabou
majeur de l'histoire de l'humanité qui interdit de toucher au corps
sacré de l'homme. Orlan est le premier artiste à utiliser la chirurgie
esthétique comme médium pour concrétiser ses hybridations et se créer
de nouvelles identités physiques. Les opérations chirurgicales14
mises en oeuvre doivent au final lui donner le visage d'un morphing
qu'elle a créé sur ordinateur à partir des représentations de figures
mythologiques combinées à son propre visage. Ainsi, sont sélectionnées
Diane, Psyché, Mona Lisa, Vénus, Europe. Paradoxalement, Orlan ne
cherche pas à leur ressembler ni à reproduire un canon de beauté, les
raisons qui justifient son choix sont anti-conformistes, tout comme sa
démarche (de Mona Lisa, par exemple, elle retiendra le caractère
androgyne, de Diane, le fait qu'elle soit insoumise aux dieux comme aux
hommes). C'est alors le résultat du morphing qu'Orlan présente aux
chirurgiens afin qu'ils le taillent dans sa chair même. Dans sa longue
métamorphose, Orlan, à chaque opération, s'invente un nouveau visage
qui efface le précédent. Orlan appartient à la race des
"artistes-mutants" de ce siècle. L'une des dernières opérations
consistait à se faire implanter deux bosses de silicone (de satyres)
sur le front. Ce qui demeurait virtuel chez Barney s'incarne dans la
chair chez Orlan.
Comme
Orlan, Stelarc est un "artiste-mutant" : là encore l'hybridation est
pratiquée sur le corps réel. Lors de l'une de ses dernières
performances, l'artiste a fait appel à des ingénieurs informaticiens
pour réaliser un petit robot qui a été inséré à l'intérieur de son
estomac. Le petit robot émettant alors des sons et des lumières qui
rythment les mouvements des organes de l'artiste. L'enjeu esthétique
n'est pas sans rappeler les robots de science-fiction. C'est le thème
de l'obsolescence du corps que Stelarc décrypte dans les films de
science-fiction15.
A leur image, l'homme de demain pourrait bien être un hybride bionique.
Dans la pensée postmoderne de Stelarc, le corps de l'homme actuel n'est
plus adapté au milieu technique dans lequel il vit et il serait grand
temps de lui inventer un nouveau corps se concrétisant en des mélanges
hybrides de chair humaine et de métal, associés de montages
électroniques. Pour Stelarc, la technologie doit être utilisée pour
suppléer les déficiences du corps face à son environnement actuel.
Aussi, la symbiose du biologique et du technologique apparaît comme la
réponse la plus probante pour y remédier. Dans ses nombreux manifestes,
l'artiste énonce clairement sa pensée :
 | | Inez van Lamsweerde, Thank You Thighmaster Pam, 1993 (Courtesy Torch Gallery, Amsterdam) |
Il
faut prendre conscience de l'obsolescence du corps pour organiser des
stratégies post-évolutionnistes (...). Il n'est plus question
maintenant de perpétuer l'espèce par la reproduction, mais de renforcer
l'individu en le remodelant. Il faut aujourd'hui implanter la
technologie miniaturisée et bio-compatible dans le corps16.
Ce
petit parcours autour de quelques oeuvres multimédias nous amène à
faire à chaque fois le même constat : l'homme cherche à s'inventer un
nouveau corps, à se libérer d'une enveloppe corporelle qu'il n'a pas
choisie. Il s'affranchit d'un corps imposé par la nature pour un corps
revu et corrigé par la culture. Tous ces artistes tendraient à prouver
que dans un avenir plus ou moins proche les mutations de l'espèce
humaine ne dépendront plus forcément des seuls caprices de la nature. En
fait, l'artiste joue des pixels comme le scientifique des gènes pour
recréer l'homme à sa guise. Les créatures parfaites, lisses et
aseptisées d'un Cottingham, d'une Inez van Lamsweerde ou encore les
êtres composites d'un Matthew Barney et d'une Orlan préfigureraient
alors les hybrides de demain ? Ces bouleversements entraînés par la
science introduisent de nouvelles données dans le concept d'identité.
Aussi, la question de l'identité, de la permanence à soi prédomine dans
l'art de cette fin de siècle. Les productions artistiques ne font que
révéler ce phénomène et soulèvent des questions existentielles.
 | | Orlan, portrait au naturel, 2002 / Vue de L'exposition, Self-Hybridations africaines et Mutant Hybride | Le
principe selon lequel chaque être est unique et possède son identité
propre se voit alors profondément bouleversé. Le clonage et les
manipulations génétiques entraînent un défi à l'identité propre, à la
singularité inhérente à tout être, mais aussi à la précarité du corps.
La quête d'une jeunesse éternelle a été amorcée par le recours à la
chirurgie esthétique. Le désir croissant de corriger les imperfections
de la nature et de gommer les épreuves du temps a marqué les prémices
d'une ère nouvelle. L'homme n'en a pas fini de se mesurer au temps,
bientôt peut-être pourra-t-il échapper à son emprise ? L'éternel
rêve d'immortalité pourrait se réaliser : cloné, dédoublé, réparé,
greffé, renouvelé, l'homme aurait enfin conquis une sorte d'immortalité
et n'aurait plus à craindre les foudres divines qui punissaient cette
hubris17. Les
clones de Cottingham révèlent un refus collectif de la décomposition
des corps. Ce refus se traduit par une prise de liberté croissante de
l'homme sur la nature. Le clonage ne représente qu'un pan - pas le
moindre - des recherches menées dans cette direction. D'autres secteurs
de la médecine comme la "bionique" s'appliquent à réaliser des
appareils aptes à se substituer à des organes défaillants, et Stelarc
ne ferait que révéler un processus déjà bien amorcé. De prothèse en
prothèse, l'homme devrait parvenir à fabriquer un double technique,
plus fort et plus durable, de ce corps vivant et fragile. Ainsi
s'amorceraient les débuts d'une ère nouvelle où plus rien ne permettra
de maintenir l'opposition radicale entre ce qui est humain et ce qui ne
l'est pas. L'humain en rejoignant l'artificiel tendra peut-être à
ressembler aux mannequins aseptisés d'Inez van Lamsweerde. Ces derniers
nous montrent en tout cas que le phénomène de l'hybridation est
réversible. En effet, Inez van Lamsweerde par l'intermédiaire des
manipulations informatiques greffe numériquement de "vraies" peaux sur
le visage de mannequins de vitrine. L'artificiel pourrait donc à son
tour s'humaniser. Tous
ces artistes "visionnaires" nous laissent entrevoir un avenir - déjà
pointé du doigt par la fiction- où toutes les frontières seraient
brouillées, où les catégories du vivant et de l'artificiel en
arriveraient à se confondre et à se dissoudre par hybridation. Mais
alors, le corps au bord de l'abîme, au carrefour de toutes les
frontières, tendrait-il à devenir obsolète ?
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catalogue de l'exposition itinérante organisée par le Solomon R.
Guggenheim Museum de New York en collaboration avec le Musée d'Art
moderne de la ville de Paris et le Museum Ludwig de Cologne, 2003. Nouvelles technologies. Un art sans modèle, Paris, Art Press, numéro spécial n° 12, 1991. Orlan, Ceci est mon corps, ceci est mon logiciel, Londres, Black Dog, 1996. Pearl, Lydie, "Considérations sur les Beaux monstres ou La crise d'amour", in Corps, art et société. Chimères et utopies, sous la dir. de Lydie Pearl, Paris, L'Harmattan, 1998, pp. 113-127. Queau, P., Le virtuel, vertus et vertiges, Champ Vallon/INA, 1993. Restany, Pierre, "Catherine Ikam". Chapelle des Jésuites, Nimes, Maeght, 1991. Rieusset-Lemarié, Isabelle, La société des clones à l'ère de la reproductibilité multimédia, Arles, Actes Sud, 1999. Une oeuvre de Orlan, Marseille, Muntaner, 1998. Virtual Réality, National Gallery of Australia, Canberra, 1994. Weissberg, Jean-Louis, "Simuler-Interagir-S'hybrider : le sujet rentre sur scène" in Modernes et après les immatériaux, Paris, Autrement, 1985, pp. 263-276. Wolinsky, Natacha, "Images numériques", Beaux-Arts, n° 174, novembre 1998, pp. 74-85. CD-Rom Actualité du Virtuel, sous la direction de Jean-Louis Boissier, Paris, Centre Georges Pompidou, 1987. Sites internet liés aux arts et nouvelles technologies Institutions et associations de création, de formation, de diffusion et de recherche Centre Georges Pompidou nouveaux médias : http://www.newmedia-arts.com/ CICV Pierre Schaeffer, Centre international de Création vidéo : http://www.cicv.fr INA, Institut National de l'audio-visuel : http://www.ina.fr Laboratoire d'images interactives de Paris 8 : http://artweb.univ-paris8.fr Mastère espaces plastiques/espaces numériques, Ecole régionale des beaux-arts de Rennes : http://www.erba-rennes.fr Revues et magazines Synesthesie : http://www.synesthesie.com Sites des artistes mentionnés Keith Cottingham : http://keithcottingham.com Orlan : http://www.orlan-prod.com Matthew Barney : http://filmforum.com/barney.html Stelarc : http://stelarc.va.com.au Catherine Ikam : http://ubikam.com
1 Pierre Legendre, Dieu au miroir. Etude du l'institution des images, Leçon III, Fayard, 1994, p. 9. 2 Henri-Pierre Jeudy, Le corps comme objet d'art, Paris, Armand Colin, 1998, p. 158-159 3
Dans la plupart de leurs travaux, Aziz & Cucher gomment certaines
parties du corps de leurs personnages. Ici, il s'agit du sexe. Les
personnages sont asexués (à l'image des poupées Barbie et Kent) mais
conservent malgré tout leur caractère féminin ou masculin. 4 Notamment, l'exposition Portrait réel-virtuel réalisée en 1999 à la Maison Européenne de la Photographie (Paris). 5 Christine Buci-Glucksmann, "Vers de nouvelles machines célibataires", La Mazarine, mars 1999, p. 100. 6
Ces "doublures virtuelles", dont parle C. Buci-Glucksmann, créées par
notre artiste sont détachées de leur référent, elles n'attestent
d'aucune existence réelle. Ce sont des êtres abstraits qui échappent à
l'emprise du temps, à la mort. D'ailleurs, le fait d'avoir choisi un
fond noir pour présenter le corps nu des trois jeunes garçons n'est
certainement pas anodin : aucun lieu précis n'est désigné, nous ne
sommes nulle part. D'un point de vue esthétique, cette configuration
renvoie à la photo en studio. Du point de vue du sens, elle souligne
l'absence de repères spatiaux-temporels, tout comme la nudité des
jeunes gens. Nous sommes en fait projetés dans un monde abstrait. Bien
que ces êtres laissent croire à leur existence, ils flottent entre
l'humain et le non-humain, l'artificiel et le naturel. L'image ainsi
transfigurée se déplace de la réalité réelle vers une réalité virtuelle. 7
L'un des enjeux du portrait a été dès l'origine associé aux pratiques
funéraires. A l'époque romaine notamment, le rôle du portrait en cire
était d'assurer en quelque sorte une prolongation d'existence au corps
et d'immortaliser les traits d'un individu unique grâce au caractère
naturaliste du portrait obtenu par empreinte directe sur le visage du
défunt. Pour une étude approfondie de cette question, on pourra se
reporter à l'ouvrage de Julius von Schlosser, Histoire du portrait en cire, Paris, Macula, 1997. 8
Il est intéressant de noter à ce propos qu'avec les nouvelles méthodes
de reproduction de l'image telles que les images de synthèse, la
matrice de l'oeuvre (sa source) est un code numérique, et donc une
information comparable à celle transmise par le code génétique. 9 Voir notamment l'exposition intitulée Clones de Catherine Ikam et Louis Fléri, réalisée récemment à la Maison Européenne de la Photographie (Paris). 10
A l'heure où nous écrivons cet article, le journal télévisé annonce la
naissance probable d'un clone humain. Intox ou info ? Le sujet est en
tout cas d'actualité. 11 Comme c'est le cas des OGM. 12
Les chimères biologiques résultent de la fusion d'embryons d'espèces
différentes. Les biologistes se sont réapproprié le terme de chimère.
Voir le sens donné par Nicole le Douarin, "Chimère et embryologie", in Corps, art et société, sous la dir. de Lydie Pearl, Paris, L'Harmattan, 1998. 13 Chimère, utilisé ici au sens large. 14 Commencées en 1989. 15 Les films de science-fiction, à l'exemple de Terminator II, constituent chez cet artiste une référence avouée. 16 Stelarc, "Pratiques artistiques et sciences cognitives" in Actes du colloque Art Cognition, éd. École d'art d'Aix-en-Provence. 17 Lydie Pearl, "Considérations sur les beaux monstres ou la crise d'amour", in Corps, art et société, L'Harmattan, 1998, p. 118.
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