1- Les sources du féminisme postcolonial
Pour comprendre l’émergence du féminisme postcolonial,
il est important de l’inscrire dans la filiation des études
postcoloniales ( Postcolonial Studies ), des études subalternes (Subaltern Studies) et surtout des féminismes dissidents [1].
Le féminisme postcolonial se situe dans la lignée des Études Postcoloniales,
dont elles contestent l’androcentrisme tout en s’inscrivant très
clairement dans son analyse des rapports de colonisation. On attribue
la paternité des Études Postcoloniales à Edward Saïd (1935-2003) et en
particulier à son livre Orientalisme, paru en
1978. Professeur de littérature comparée, né en Palestine et formé dans
l’académie américaine, Edward Saïd a produit un travail pionnier sur la
construction idéologique de l’Orient en tant que légitimation de
l’impérialisme européen. Edward Saïd a souligné le caractère
orientaliste des paradigmes de la pensée occidentale, et il a tenté de
comprendre le processus par lequel la vision orientaliste s’est
élaborée et se régénère continuellement. L’orientalisme vise à
appliquer à l’Orient un système de représentations binaires : l’Orient
– ou plutôt l’idée de l’Orient – est le miroir inversé de l’Occident
(entendu par Saïd comme l’Angleterre, la France, et les États-Unis) et
se voit essentialisé et réduit au stéréotype. L’Oriental est défini par
l’orientalisme comme un être passif, fainéant, instinctif, spirituel,
et à la sexualité débridée. Tandis que l’Occident tend inexorablement
vers le progrès, l’Orient reste arriéré et stagne dans la tradition.
Inutile de préciser que les caractéristiques de l’Oriental le font
appartenir au féminin, alors que celles prêtées à l’Occident sont
codées comme masculines. Selon Saïd, l’Occident n’existerait pas sans
l’Orient, et il a besoin de cette figure repoussoir pour être conforté
dans sa supériorité naturelle. Le discours académique et médiatique
actuel autour de « l’Arabe » est représentatif de l’orientalisme
contemporain, en particulier depuis le 11 septembre 2001 : le monde
arabe se caractériserait par son irrationalité (la religion comme seule
loi), son incapacité à se pacifier soi-même et ses valeurs rétrogrades
et obscurantistes.
Lila Abu-Lughod (2001) estime qu’Orientalisme
a ouvert la voie au féminisme postcolonial et a doté ses auteures
d’outils théoriques d’une grande richesse. En cela, elle s’inscrit dans
l’héritage de Saïd, mais comme d’autres, lui reproche sa cécité quant à
la dimension fondamentalement sexuée et sexiste de l’orientalisme.
L’universitaire turque Meyda Yegenoglu (1998), par exemple, s’est
largement employée à renouveler l’analyse de Saïd sur l’orientalisme en
y étudiant le caractère sexué du rapport colonial. Elle a montré
comment les représentations de la différence sexuelle et de la
différence culturelle sont inextricablement liées et sont constitutives
les unes des autres. Les féministes postcoloniales ont donc largement
puisé dans son répertoire théorique, et ont contribué par leurs
critiques à le rendre plus complexe.
La pensée féministe postcoloniale s’est aussi appuyée sur les Subaltern Studies ,
fondées en 1981 par l’historien de l’Inde Ranajit Guha (1923-),
professeur à l’université de Sussex, en Angleterre. Ce projet
historiographique inédit est né de la critique virulente d’une
historiographie dite élitiste dont l’analyse du nationalisme indien
était soit idéaliste, soit uniquement tournée vers les élites.
L’objectif des Subaltern Studies est d’expliquer « la
contribution, par le peuple lui-même, c’est à dire indépendamment de
l’élite, à la construction et au développement de ce nationalisme. » (Guha, 1982 : 3, traduction libre) et de « produire des analyses historiques où les groupes des subalternes sont perçus comme les sujets de leur propre histoire. » (Chakrabarty, 2002 : 472, traduction libre). Guha et son équipe des Subaltern Studies
décrivent un monde colonial traversé de rapports sociaux dynamiques,
hybrides et contradictoires, des concepts que les féministes
postcoloniales ont repris à leur compte pour montrer l’enchevêtrement
des dynamiques de sexe et de race dans l’élaboration du pouvoir
colonial. Il s’agit également de comprendre, jusque dans le détail des
relations interpersonnelles, les univers religieux, culturels et
sociaux des acteurs et le sens qu’ils donnent à leurs actions, afin de
mieux contextualiser leurs résistances.
Bien que les Subaltern Studies
s’inscrivent essentiellement dans une aire géographique précise
(l’Inde, qu’elle soit coloniale ou postcoloniale) et dans la discipline
historiographique surtout (même si ce sont toutes les disciplines des
sciences sociales qui sont sollicitées à travers ce projet), il est
pertinent d’y voir une des sources théoriques auxquelles viendra
s’abreuver le féminisme postcolonial. La philosophe Gayatri Chakravorty
Spivak est issue des Subaltern Studies lorsqu’elle publie en 1985 « Can the Subaltern Speak ? »
qui deviendra un texte fondateur… du féminisme postcolonial. A partir
du cas du suicide d’une jeune femme Bengali, dont elle analyse très
minutieusement les conditions, ce texte, d’une écriture extrêmement
opaque qui lui vaudra un certain nombre de critiques, défend l’idée
selon laquelle les subalternes ne peuvent pas parler, non pas dans le
sens où ils et elles ne s’expriment pas et n’expriment pas leur
révolte, mais dans le sens où parler implique une transaction entre
celui ou celle qui parle et celui ou celle qui écoute, et le ou la
subalterne qui s’exprime n’honore pas le contrat dialogique.
Le féminisme postcolonial s’est donc inspiré des Subaltern Studies
dans sa détermination à penser les résistances et à opérer une analyse
qui tienne compte de différentes échelles d’observation pour mettre à
jour la complexité des systèmes d’oppression. Cette filiation entre les
Subaltern Studies et le féminisme postcolonial explique sans doute l’extraordinaire production des féministes indiennes.

Mais le féminisme postcolonial est surtout né de l’extraordinaire production émanant des féministes dissidentes qui ont contesté l’« universalisme »
du féminisme blanc et occidental. Ces féminismes ont pour point commun
de lire l’oppression des femmes à la lumière du racisme, de l’esclavage
et/ou de la colonisation. Ainsi, le féminisme Noir, le féminisme
chicana, le féminisme arabe ou encore le féminisme autochtone ont
bouleversé les analyses féministes en mettant en perspective les
différents rapports de domination qui contraignent les femmes racisées [2]. bell hooks (1984, 1989) ou Patricia Hill Collins (1990), figures incontournables du féminisme Noir,
ont montré combien l’articulation du racisme et du sexisme dans la vie
des femmes noires aux États-Unis rendait inopérante l’analyse féministe
égalitariste américaine et contribuait à les stigmatiser d’autant plus
et à les éloigner du mouvement des femmes américain. Les féministes chicana
Gloria Anzaldùa et Cherrie Moraga (1981) ont analysé l’articulation du
sexisme et le racisme dans les communautés latino-américaines et ont
conceptualisé leur position en tant que « mestizas », une position hybride au croisement des frontières linguistiques, culturelles et sociales. Les féministes arabes
(dont les féministes islamiques), avec des figures comme Fatima
Mernissi (1975) ou Deniz Kandiyoti (1996), se sont employées quant à
elles à déconstruire la vision orientaliste des femmes comme des
victimes totales de l’ordre patriarcal, à inscrire leurs pratiques dans
des contextes marqués par la colonisation et le nationalisme. Les féministes islamiques
ont également proposé une critique de la lecture androcentrique des
textes religieux à la faveur d’une lecture féministe de ces textes :
elles ont trouvé dans le Coran la base de leurs revendications pour
l’égalité entre les hommes et les femmes. Enfin, le féminisme autochtone
est de plus en plus prolifique, avec des auteures comme Andrea Smith
(2005) qui expose la manière dont le système colonial a instrumentalisé
la violence sexuelle contre les femmes indigènes pour assurer sa
domination sur les peuples amérindiens, et comment cette violence agit
encore aujourd’hui comme un dispositif de contrôle et d’oppression.
Tous ces travaux ont contribué à repenser des concepts comme la
famille, le travail ou encore la violence à la lumière de l’histoire
coloniale qui est celle des femmes racisées et qui crée des
configurations d’oppression et des possibilités de résistances
différentes de celles qu’avait envisagé pour elles la pensée féministe
dominante.
Ces auteures, et les courants qui
les caractérisent, ont toutes contribué à faire émerger un féminisme
postcolonial qui place au cœur de son analyse féministe l’expérience de
la colonisation, de l’esclavage et du racisme. En cela, il est
difficile de séparer les féministes postcoloniales des féministes
Noires, chicanas, arabes ou indigènes. On peut faire l’hypothèse que le
féminisme postcolonial est un produit de toutes ces pensées, et que
toutes ces pensées se retrouvent dans le féminisme postcolonial, sans
toutefois nier à chacune une existence propre.
2- L’émergence du féminisme postcolonial : entre rupture et continuité
C’est sur un double constat que se fonde le féminisme
postcolonial : d’une part, celui de l’ethnocentrisme du féminisme
occidental dominant, et d’autre part, celui de l’androcentrisme des
études postcoloniales (Mills,1996 : 98).
S’il semble indéniable que les études postcoloniales
ont bénéficié, très tôt, des analyses d’auteures féministes comme
Gayatri Chakrovorty Spivak, il reste que les textes qui sont reconnus
comme fondateurs au sein des études postcoloniales ont complètement
passé sous silence la manière dont les rapports de race et de
colonisation opèrent à l’intérieur d’un contexte genré (Ahmed, 1996 :
140). Ainsi, le livre pionnier d’Edward Said, Orientalisme
(1978), sera pointé du doigt par les féministes postcoloniales pour le
peu d’attention accordée à la question des résistances (« agency »)
des femmes et pour son ignorance des textes produits par les
théoriciennes postcoloniales (Lewis et Mills, 2003 : 2) Un nombre
important de contributions par des féministes postcoloniales déplorent
le caractère exclusivement masculin du sujet colonial, et notent que ni
les femmes colonisées, ni les européennes ne sont appréhendées à
l’intérieur du rapport colonial. Les travaux des féministes
postcoloniales ont montré le rôle des femmes européennes dans la
colonisation, entre résistance – des fois – et complicité – souvent –
avec l’ordre colonial (Jane Haggis, 1998 ; Vron Ware, 1992), et les
effets du rapport colonial sur leur identification à la fois à un
groupe opprimé (les femmes) et à un groupe dominant (les Européens).
Les féministes postcoloniales se sont également
attachées à montrer que la subjectivité des colonisés et des
colonisateurs se construit dans la masculinisation excessive de ces
derniers et dans l’infériorisation par la féminisation des indigènes
colonisés, et ont examiné « […] le processus par
lequel la construction des stéréotypes féminins est enchevêtrée avec la
construction d’un symbolisme nationaliste anti-colonial, le féminin
signifiant le pré-colonial, le traditionnel et l’espace domestique non
souillé […].” (p.2-3) Les études postcoloniales n’ayant pas su
intégrer la perspective des rapports de sexe dans leur analyse de
l’impérialisme, ses auteurs ont manqué de voir combien impérialisme et
patriarcat sont interdépendants et s’accordent à préserver l’ordre
dominant, comme l’ont montré des auteures comme Anne McClintock (1995)
ou Ann Laura Stoler (1989, 2002). Les féministes postcoloniales ont
donc produit un corpus impressionnant de travaux historiques,
anthropologiques et littéraires visant à mettre en lumière la dimension
sexuée des rapports antagonistes entre les Européen-ne-s et ceux qu’ils
et elles appelaient les indigènes. En « genrant » les questions
traditionnellement androcentrées liées aux mouvements de résistance
nationalistes, à l’identité colonisée, aux fondamentalismes religieux
ou encore à la littérature coloniale, elles ont rendu incontournable la
perspective féministe et ont enrichi en les complexifiant les théories
postcoloniales.
Mais c’est également en rupture avec le féminisme
hégémonique que se sont constituées les théories féministes
postcoloniales. La critique principale qui en résulte est celle de ne
pas avoir entendu les voix des femmes noires, latino-américaines,
arabes, asiatiques et autochtones qui leur reprochaient de ne pas
prendre en compte la dimension racisée des rapports sociaux de sexe et
de refuser d’intégrer cette dimension à leurs analyses et à leurs
agendas politiques. D’après ces critiques, l’erreur du féminisme
hégémonique est d’avoir présenté l’expérience des femmes blanches et de
la classe moyenne comme LA situation universelle d’oppression des
femmes.
La marginalisation des voix des femmes racisées au sein
du féminisme dominant, et l’injonction au silence qui en résulte, ont
contribué à essentialiser « la » femme racisée et à
en faire une catégorie homogène et monolithique (Mohanty, 1988).
L’absence de prise en compte de la diversité des réalités historiques,
géographiques et sociales des femmes non seulement du Tiers-Monde
colonisé mais aussi de ce que Chela Sandoval a nommé le « Tiers-Monde américain »
(Sandoval, 1991) – c’est à dire les femmes noires, amérindiennes ou
d’origine arabe, asiatique ou latino-américaine résidant aux États-Unis
– a conduit le féminisme dominant à proposer des voies d’émancipation
calquées sur une situation faussement « universelle ». Cette critique
adressée avec vigueur par les féministes postcoloniales aux féministes
dominantes a contribué à une déconstruction et une relecture en
profondeur des catégories de genre et de rapports sociaux de sexe.
Prétendre que les féministes blanches ont ignoré de manière homogène
les critiques des femmes racisées serait abusif ; les féministes
postcoloniales reconnaissent aux féministes anti-racistes par exemple
un engagement substantiel à prendre en compte les dimensions ethniques
et culturelles et à favoriser un féminisme transnational (Lewis et
Mills, 2003 : 4). De même, elles s’inscrivent clairement dans
l’héritage d’un féminisme qui a ouvert un certain nombre d’avenues vers
l’émancipation des femmes. Cependant, nombre d’entre elles ont déploré
le fait que le souci des féministes blanches à intégrer des analyses
des féministes racisées dans leurs analyses se soit limité à inclure
dans leurs programme de cours quelques références « ethniques »,"[…] simplement
pour mentionner certains travaux dans une note de bas de page sans
passer à l’étape supérieure de les utiliser pour repenser leur analyse
[…].” (Narayan et Harding, 2000 : xii). Cette marginalisation des
analyses et des expériences des femmes racisées participe d’une
appropriation du travail de celles-ci et de sa réduction à quelques
heures par semestre consacrées aux femmes du Tiers Monde ou aux femmes
de couleur. Selon Jacqui Alexander et Chandra Talpade Mohanty (1997),
cela revient à dire que leurs « théories sont
plausibles et ont une valeur heuristique dans le cas de leurs
expériences spécifiques, mais elles n’ont aucune valeur en ce qui
concerne le reste du monde. » (p. 495-496).
Il s’agit donc pour les théoriciennes du féminisme
postcolonial de revisiter l’ensemble des théories féministes à la
lumière d’une grille de lecture qui articule les différents rapports de
domination en situant géographiquement et historiquement les situations
d’oppression et d’exploitation et les pratiques de résistance.
Le féminisme postcolonial s’est donc constitué à la
fois en rupture avec le courant des études postcoloniales et celui de
la pensée féministe dominante, mais aussi dans leur continuité. Selon
Rajan et Park, « le féminisme postcolonial ne peut pas
être considéré seulement comme un sous-ensemble des études
postcoloniales, ou, de manière alternative, comme une autre variété du
féminisme. C’est plutôt une intervention qui change les configurations
à la fois des études postcoloniales et des études féministes. » (2004 : 53)
3- Ruptures majeures
Le féminisme postcolonial a opéré
deux rupture majeures : la première a été de déconstruire la figure de
la femme du Tiers-monde telle qu’elle existait dans la théorie
féministe dominante ; la seconde de poser la question de qui parle, et
pour qui.
En effet, un apport important du féminisme postcolonial
a été de repenser une catégorie récurrente de certains travaux émanant
de féministes occidentales, celle de « la femme du tiers-monde » (the Third-World Woman). L’article de Chandra Talpade Mohanty notamment, « Under Western Eyes. Feminist Scholarship and Colonial Discourses »
(1988) – non traduit à ma connaissance – reste un texte fondamental
pour comprendre combien la pensée féministe occidentale dominante a
contribué à reproduire des représentations coloniales et racistes de
« la » femme racisée. L’ambition de C. T. Mohanty était d’analyser «
la production de la femme du tiers-monde comme un sujet unique et
monolithique dans un certain nombre de textes féministes récents. » (p.49) Pour cela, elle s’est appuyé sur la collection “Femmes du Tiers-Monde” de la maison d’édition britannique Zed Press.
C. T. Mohanty dénonce le « virage colonialiste »
(colonialist move) des féministes occidentales, c’est-à-dire des
présupposés à partir desquels elles construisent leur analyse de
l’oppression des femmes racisées. Un de ces présupposés consiste à
penser la catégorie « femmes du Tiers-Monde » comme « un
groupe cohérent et déjà constitué avec des intérêts et des désirs
identiques, quels que soient leur appartenance raciale ou ethnique. » (p.52). Au lieu de démontrer comment des groupes sociaux, économiques et politiques se constituent, la catégorie de « la femme du Tiers-Monde »
démontée par Mohanty suppose leur pré-existence quasi-naturelle.
L’auteure dénonce donc l’utilisation de cette catégorie comme une
catégorie a-historique et a-sociale qui oblitère les hiérarchies
structurelles de race, de classe, d’âge, de générations ou de castes
qui divisent et qui informent les pratiques et les représentations des
femmes racisées. Mohanty observe également dans son corpus de textes
une vision simplifiée et excessivement binaire du pouvoir, comme si les
femmes du Tiers-Monde, en tant que catégorie homogène et unifiée,
étaient un groupe également et uniformément opprimé, et leurs
homologues masculins un groupe également et uniformément dominant.
Cette perspective relève de la stratégie dominante d’homogénéiser le
groupe dominé et de se garder pour soi le privilège de la diversité, de
la liberté de pensée, et de l’individualisme émancipatoire. Elle laisse
peu d’espace aux résistances à l’oppression et à la capacité d’agir des
individus (Mohanty, 1998 :67). Ainsi, en faisant des femmes du
Tiers-Monde des victimes passives d’une oppression généralisée et
totale, les féministes occidentales, par un jeu d’inversion, voient
leur propre émancipation confirmée, et confortent ainsi leur
supériorité dans une différence fondamentale entre elles et les
autres : la « différence du tiers-monde » (Third world difference) (67-68) Cette différence définit la femme du tiers monde comme «
religieuse (comprenez ‘pas progressive’), familialiste (comprenez
‘traditionnelle’), légalement mineure (comprenez qu’elles n’ont pas
encore conscience de leurs droits’), illettrée (comprenez ‘ignorante’),
domestique (comprenez ‘arriérée’), et quelques fois révolutionnaires
(comprenez ‘leur pays est en guerre, elles doivent lutter !’). » (p.68) Cette figure repoussoir de « la femme du Tiers-Monde » est nécessaire pour créer celle de la femme occidentale émancipée, libérée, autonome ; l’une n’existerait pas sans l’autre.
Un autre apport important des travaux issus du
féminisme postcolonial est d’avoir posé plus en profondeur encore que
ne l’avaient fait les féministes occidentales la question des
conditions de production du savoir : qui parle pour qui, et quelles
sont les voix qui sont entendues dans les analyses sur les femmes
racisées. Les concepts de « savoir situé » (situated knowledge) et de théorie du point de vue (standpoint theory)
ont donc été largement mobilisés pour montrer l’importance de
considérer la position d’où l’on parle comme déterminante dans
l’interprétation que l’on fait de la réalité sociale (Rich, 1984 ;
Davis, 1982 ; Hill Collins, 1990 ; Spivak : 1988).
En effet, la critique faite au féminisme dominant
d’avoir voulu parler au nom de toutes les femmes a amorcé une réflexion
riche et complexe sur les conditions de production du savoir féministe.
De la même manière que les féministes dominantes avaient contesté un
savoir masculin faussement universel et objectif, produit par et pour
des hommes, les féministes postcoloniales ont rappelé que les théories
fondatrices du féminisme ont été produites par des femmes blanches,
occupant des positions structurellement privilégiées dans le rapport de
race. Si le sexe est toujours racisé, alors il importe pour les
féministes blanches de reconnaître que cette caractéristique sociale
détermine leurs comportements, leurs visions du monde, et donc leurs
analyses. Adrienne Rich (1984) regrette pour sa part qu’aient été
élaborées des théories féministes dont la prétention à l’universalité
abstraite empêchait de penser les femmes dans les rapports sociaux de
race.
L’accent mis à une certaine époque sur le travail
salarié comme moyen d’émancipation est un exemple de la distance qui
existait entre les analyses féministes et ce que d’autres femmes
vivaient au quotidien. Le non accès au monde salarié ne touchait en
fait que les femmes qui appartenaient à un groupe social spécifique, et
rares sont les analyses qui ont tenu compte du fait que les femmes
noires, par exemple, ont toujours travaillé à l’extérieur de leur
foyer, que ce soit dans les plantations pendant l’esclavage ou comme
domestiques dans les familles blanches. L’abstraction des théories de
l’oppression aurait permis aux féministes d’éviter de remettre en
question leurs propres pratiques et de se poser la question de
l’intériorisation de leur propre oppression, et de la manière dont
elles ont opprimé (Moraga, 1981 ; Brooks, 2002) en tant que détentrices
du privilège racial de la blancheur. Audrey Lorde pose la question
suivante aux féministes blanches : « Que faites vous du
fait que les femmes qui nettoient vos maisons et s’occupent de vos
enfants pendant que vous participez à des conférences sur les théories
féministes sont pour la plupart des femmes pauvres et/ ou issues du
tiers-monde ? » (Lorde, 2003 : 27). Selon Chris Weedon (2002), la
question du privilège de la blancheur a longtemps été considérée comme
non pertinente pour des féministes dominantes occidentales qui, par
l’effet de leur position, se vivaient comme femmes uniquement, comme si
leur blancheur n’était pas pertinente socialement et comme si le
racisme ne les concernait pas directement.
Les féministes occidentales, en tant que dominantes
dans le rapport de race, occupent une position privilégiée et c’est ce
privilège qui les a autorisé à affirmer le caractère premier de
l’oppression de sexe. Or, plusieurs auteures relèvent que le sexe n’est
pas toujours le point de ralliement le plus pertinent pour les femmes
racisées, comme le note Adrienne Rich lorsqu’elle affirme avoir été
catégorisée comme blanche avant de l’être comme femme lorsque, dans la
maternité où elle est née, on la mise dans la salle des nouveaux-nés
réservés aux bébés blancs. (Lewis et Mills, 2003 : 20). Pour extrapoler
sur ce dernier point et tenter une application des théories féministes
postcoloniales au cas français, je citerai les propos d’Houria
Boutelja, jeune militante féministe, antiraciste et anti-impérialiste
issue de l’immigration postcoloniale, co-auteure notamment d’un texte
de février 2007 intitulé Manifeste des Féministes Indigènes, ici interrogée par Christelle Hamel et Christine Delphy : « […] la
résistance au machisme, c’est la rupture, mais elle est trop
douloureuse. Dire : ‘on en a rien à foutre des mecs !’, c’est un luxe,
le luxe de celles qui n’ont à se battre que contre la domination
sexiste. Ce n’est pas notre cas, on doit se battre contre deux
dominations. On doit aussi se battre contre le racisme, donc on doit se
libérer deux fois. Notre féminisme est un féminisme bricolé. Ce n’est
pas le féminisme idéal, mais c’est un féminisme pragmatique. Le
féminisme idéal, on ne peut pas se le permettre, c’est un luxe de
Blanches ! » (133)
Conclusion
On voit à travers le bref survol qui vient d’être fait
de certaines auteures et de certains débats du féminisme postcolonial
que celui-ci recouvre en réalité une grande variété d’approches ; s’y
reconnaissent des auteures autrement identifiées au féminisme noir, aux
Subaltern Studies, ou encore au féminisme chicana
ou islamique. Ces approches ont cependant en commun de démontrer le
caractère central des expériences de la colonisation ou de l’esclavage
dans la vie des femmes du Tiers monde (qu’il soit américain ou pas), et
de mettre l’accent sur la dimension située de leur discours sur ces
expériences. Le féminisme postcolonial désigne non pas une aire
géographique correspondant aux pays ayant arraché leur indépendance aux
mains des colonisateurs, mais plutôt à une relecture critique et
anticolonialiste des effets qu’ont occasionnés le colonialisme et
l’impérialisme sur les rapports sociaux de sexe.
Il a été reproché au féminisme postcolonial d’avoir
suivi le tournant linguistique postmoderne et de s’être éloigné des
préoccupations matérialistes qui étaient les siennes (Lewis and Mills,
2003 : 20). Il est certain que les études postcoloniales sont largement
représentés dans le domaine de la littérature, et qu’à ce titre, elles
ont interrogé les représentations coloniales dans la littérature. Plus
spécifiquement dans le cas du féminisme postcolonial, ce sont les
personnages féminins qui ont fait l’objet d’analyses poussées sur leur
rapport aux colonisateurs, hommes et femmes, et sur la survivance de
ces rapports dans la littérature contemporaine. Cependant, malgré cette
critique, on ne peut que saluer l’extraordinaire élan que donne
l’analyse féministe postcoloniale à l’étude des rapports de sexe, et on
ne peut que constater son incroyable actualité et sa pertinence dans le
cas français. On peut cependant se poser les questions suivantes : dans
quelle mesure peut-on appliquer ces théories au cas français, de quels
féminismes parle-t-on lorsque l’on parle du féminisme hégémonique et ce
concept s’applique-t-il au féminisme français, et enfin pourquoi
entend-on si peu les analyses des féministes issues des immigrations en
France ?
Laetitia Dechaufour, juin 2007

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