| Quelles sont les conditions nécessaires pour l’émergence de multiples récits du monde ? Penser le revenu garanti à travers l’histoire des luttes des femmes et de la théorie féministe |
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par Antonella Corsani
Source: http://multitudes.samizdat.net/spip.php?article2798
Elles parlaient de
moi, mais en même temps, elles m’ignoraient. Elles me rayaient de la
carte des humains. J’étais un non-être. Un invisible. Plus invisible
que les invisibles, car eux au moins détiennent un pouvoir que chacun
redoute. Tituba, Tituba n’avait plus de réalité que celle que voulaient
bien lui concéder ces femmes.
Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière…
La revendication d’un revenu dissocié de l’emploi
n’agit pas comme facteur de convergence des mouvements sociaux.
Revendiqué en France par le mouvement des chômeurs de 1997-98, « Un
revenu garanti individuel permettant de vivre dans la dignité, sans
aucune discrimination d’âge, de sexe, d’origine ou d’autre type » est,
certes, la première revendication des Marches européennes des chômeurs
et précaires. Cependant, il est loin de constituer un horizon commun
des luttes, le plus petit dénominateur commun pour des réalités de
mouvement fort hétérogènes, mais qui expriment toutes, chacune avec ses
propres outils de lutte forgés dans des pratiques concrètes et
singulières, la résistance aux logiques néolibérales de gouvernement.
Dans une perspective critique du discours sur le revenu garanti, je
dessine ici les traces d’un parcours me conduisant à en percevoir
quelques limites. Le revenu garanti comme problème. Comme objet à
questionner. En même temps, en traversant les frontières des
disciplines, et notamment dans un au-delà de l’économie politique et de
sa critique, je retrouve au sein de la théorie féministe les traces
d’un autre parcours qui me conduit à affirmer la thèse suivant laquelle
le revenu garanti est une condition nécessaire, bien que, certes, non
suffisante. Le revenu garanti comme arme mentale de déplacement des
catégories binaires qui nous gouvernent : emploi-chômage,
actifs-inactifs, employables-inemployables. Mais aussi, le revenu
garanti comme condition nécessaire (mais pas suffisante) pour que
d’autres récits du monde, d’autres formes de vie puissent exister.
De la bioéconomie au biorevenu
Dans un article daté de 2002, et cosigné avec Maurizio
Lazzarato, le revenu garanti, conçu comme processus constituant, était
pensé à partir de l’hypothèse d’un déplacement du rapport
capital/travail, vers un rapport capital/vie. Cette hypothèse
traduisait ce qui nous apparaît comme central dans le capitalisme
contemporain : au cœur de la valorisation capitaliste il y a tous les
champs de l’activité humaine consacrée à la reproduction de la vie
biologique et sociale, la production des corps (santé, biotechnologie,
génétique, etc.) et du corps social (éducation, recherche,
communication, culture, loisirs, etc.). Le revenu garanti était alors
défendu, en cohérence avec une certaine tradition marxiste dans
laquelle s’est forgée la catégorie revenu garanti, comme
« reconnaissance » du « travail de la vie », comme contrepartie d’une
productivité découlant du simple fait de vivre.
Mais l’histoire
du capitalisme est toujours une histoire économico-institutionnelle, et
le déplacement dont nous parlions ne peut pas être saisi sous un angle
strictement économique, et pas non plus sous le seul angle de
l’exploitation. C’est dans l’agencement entre l’économie et ses
institutions, entre économie, société et politique que se préfigure un
nouveau rapport entre capital et vie.
Dans l’œuvre de Foucault, notamment dans les cours au Collège de France
de 1978-1979, nous trouvons des éléments pour interpréter ces
agencements dans le concept de biopolitique. La possibilité de saisir
ce qu’est la biopolitique, explique Foucault, impose au préalable une
compréhension de ce qu’est le régime de gouvernement appelé
libéralisme. Foucault distingue le libéralisme du néolibéralisme. Le
néolibéralisme, ce n’est pas la société marchande, la politique
néolibérale n’a rien à voir avec le laisser-faire du premier
libéralisme ; le néolibéralisme implique au contraire une intervention
permanente et généralisée dans tous les champs de la vie. Ce que l’on
peut définir avec Foucault comme le néolibéralisme américain est
l’extension de la rationalité du marché à tous les champs non
immédiatement « économiques » (la famille, la natalité, la délinquance,
etc.). Il y a en ce sens une véritable mutation de la conception
libérale héritée du 18e siècle, quelque chose de radicalement nouveau.
En cohérence avec la définition du champ de l’économie donnée par
Robbins, l’objet d’investigation de l’économie est « le comportement
rationnel humain ». Les institutions néolibérales garantissent, quant à
elles, les techniques de gouvernement des humains. Les interventions ne
visent plus les marchés (et leurs déséquilibres), mais directement la
population, la vie. Le sujet du néolibéralisme n’est plus, comme le
rappelle Valérie Marange, l’homo œconomicus qu’on « laissait faire », mais, je dirais, le « créateur œconomicus »
contraint à la virtuosité, créateur, entrepreneur de lui-même,
contraint à se singulariser, à être mobile, flexible comme la jeune
branche d’un arbre.
Depuis la fin des années 1970, lorsque Foucault
tenait ses cours, notre rapport à la vie et au corps, pris entre
l’économie et la biopolitique, n’a cessé d’être ré-interrogé.
Biotechnologie et informatique reconfigurent les dispositifs de
contrôle des « organismes vivants », elles sont au centre de ce que
Foucault a appelé biopouvoir. Mais les intuitions de Foucault sur la
biopolitique doivent être repensées dans un contexte où, comme le
démontre Donna Haraway, les nouvelles technologies confondent les
frontières entre « naturel et artificiel », entre « corps et esprit ».
Le pouvoir (comme biopouvoir) fonctionne à travers des connexions
multiples, à travers des relations entre corps prosthétiques en train
de se faire.
Dans un ouvrage publié en 2006, intitulé Biocapital : the Constitution of Postgenomic Life,
Kaushik Sunder Rajan parle de biocapital, pour désigner un régime
émergent de co-production de sens, de valeurs et de corps, en
saisissant ainsi la relation capital/vie.
Technologies de
production des corps, technologies de gouvernement des populations,
valorisation capitaliste par la mise au travail de la vie dans la
production de la vie, c’est donc dans un contexte de mutations
permanentes de la (bio)économie et de la biopolitique que le revenu
garanti devient, sous la plume de Christian Marazzi, biorevenu. Un
revenu qui « reconnaît » la puissance productive de la vie dans un
processus de production de l’homme par l’homme, une sorte de modèle de
production qui généralise la reproduction, en effaçant les frontières
entre production et reproduction.
Production-reproduction et luttes féministes pour le (bio)revenu
Pour une femme de ma culture, il n’y
avait que trois directions vers lesquelles se tourner : vers l’église
comme religieuse, vers la rue comme prostituée, ou vers la maison comme
mère. De nos jours, certaines d’entre nous, très peu nombreuses, avons
une quatrième possibilité : nous intégrer dans le monde à travers
l’éducation et la carrière professionnelle, pour nous convertir en
personnes autonomes.
Gloria Anzaldua, « Movimiento de rebeldia y las culturas que traicionan »
Dans « Amortissement du corps machine », Christian
Marazzi saisit, dans les luttes des femmes des années 1970, la première
revendication d’un revenu garanti comme biorevenu, sous la forme d’un
salaire ménager, « reconnaissance » d’un travail (de reproduction) que
les femmes font dans le cadre du « foyer familial » sans contrepartie
salariale, tout en contribuant à l’accumulation capitaliste.
En 1972, l’ouvrage Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale
de Mariarosa Dalla Costa et Selma James, traduit dans plusieurs
langues, avait jeté les bases théoriques pour un féminisme marxiste qui
visait une extension du concept de classe et qui revendiquait la
« reconnaissance » du travail invisible fait par les femmes. Un travail
qui serait à la fois matériel et immatériel (le travail de l’affect),
qui définirait aussi la « condition commune » à toutes les femmes du
monde. Geneviève Fraisse, philosophe et historienne qui a consacré la
plupart de ses ouvrages à la question des femmes, repère dans les
revendications de « reconnaissance monétaire » de la valeur du travail
domestique de reproduction le caractère subversif de ces analyses
féministes : en démontrant l’analogie entre production et reproduction,
ces analyses dévoilent la gratuité du travail domestique et son
caractère fonctionnel à l’accumulation capitaliste.
Cependant,
comme le souligne Donna Haraway, dans ces approches féministes
marxistes, l’unité des femmes est fondée sur une épistémologie qui se
base sur la structure ontologique du travail. Et c’est dans cette
structure ontologique du travail (et de son analogue qu’est l’activité
des femmes) que repose l’essentialisation. S’il n’y a pas de « nature »
des femmes qui fonderait leur unité par identité, la construction de
l’unité est pensée à partir du sujet-travail.
En 1979, nous retrouvons la revendication d’un revenu ménager dans Jamais contentes !,
le journal des femmes autonomes édité en France. Le contexte est déjà
différent : que cela relève d’une stratégie d’émancipation par le
travail ou d’une stratégie de survie (contrainte monétaire), ce qui se
produit est un véritable bouleversement de la société, porté par la
féminisation de la population « active », ou plus précisément du
salariat. En France, entre 1968 et 2000, on compte cinq millions de
femmes en plus, alors que la population active masculine reste
pratiquement stable. C’est donc dans ce contexte que la revendication
d’« un salaire femme contre le travail ménager » s’articule à une
dénonciation de la double journée de travail, mais aussi à une critique
de la libération des femmes par le travail : « ça commence à se savoir
que le travail libérateur ne libère que la plus-value ».
Une
catégorie, celle de travail, d’autant plus problématique que la culture
occidentale porte en soi toute l’ambiguïté de l’énoncé : « le travail
c’est la liberté ». L’ambiguïté repose sur le fait que le travail (et
l’accès des femmes au travail salarié) est une condition de
l’émancipation et, en même temps, un facteur d’asservissement (en tant
que travail salarié). Ainsi, dans l’histoire des femmes, l’accès au
travail (entendu dans son acception moderne, donc comme travail
salarié), à savoir la conquête d’un droit au travail (donc à un
emploi), serait ce qui permet à la fois de s’assurer les moyens de
subsistance, donc la conquête d’une indépendance économique, et de
s’émanciper, au sens de la possibilité d’accéder à l’autonomie.
Autonomie et indépendance vis-à-vis de l’institution de la famille,
quoique au prix de l’asservissement à l’entreprise. C’est dans ce sens,
et dans ce sens seulement, celui de la conquête d’une autonomie et
d’une indépendance, qu’il est alors possible de comprendre le sens
positif d’un énoncé aussi ambigu et dérangeant que « le travail, c’est
la liberté ».
Pourquoi les stratégies d’émancipation par le travail ont-elles effacé la revendication d’un salaire ménager, d’un biorevenu ?
Le pouvoir n’est pas dans un seul lieu
« En résumant toutes les oppositions
sociales en termes de lutte de classes seulement, Marx et Engels ont
réduit tous les conflits à deux termes. Il s’agit là d’une opération de
réduction qui a fait l’économie de toute une série de conflits qui
pouvaient être rangés sous l’appellation marxiste d’
Monique Wittig, « Homo sum »
Chez Marx, le travail, dans la mesure où il s’exerce
dans une situation historique déterminée (le capitalisme), a été rendu
« autre chose » que ce par quoi se réalise la vie de l’homme. Et s’il
défendait l’idée que l’émancipation des femmes passe par le travail,
c’est que le travail garde ce double visage : facteur d’aliénation,
mais aussi facteur d’émancipation. Pour les femmes, comme le souligne
encore Geneviève Fraisse, cette tension n’opère pas à l’intérieur de la
sphère de la production, comme pour les hommes, mais entre les deux
sphères de la production et de la reproduction. Et dans la sphère de la
reproduction, ce qui est en jeu, c’est la liberté des femmes. C’est
pourquoi l’analogie entre production et reproduction, fondement
théorique d’un certain féminisme marxiste revendiquant la
« reconnaissance » du travail invisible, ne tient pas, ou ne tient
qu’en partie.
Si, dans la sphère de la production, le salariat
comporte la cession au capital de la force de travail, d’une
disponibilité au travail, d’un temps de la vie mis à la disposition de
l’entreprise, dans la sphère de la reproduction il n’y avait pas
seulement un travail non rémunéré, il n’y avait pas seulement
l’exploitation : le corps de la femme, lui, appartenait à son mari.
Les luttes féministes, dans l’Europe des années 1960 et 1970, ne se
sont pas portées sur l’obtention d’un salaire ménager, il ne s’agissait
pas de revendiquer la reconnaissance monétaire d’une richesse produite,
mais bien plutôt de conquérir les conditions de la liberté, y compris à
travers le travail salarié. Il ne s’agissait pas de revendiquer la
reconnaissance (monétaire) du travail ménager : il fallait sortir de la
maison ! En tuant l’« ange du foyer », les mouvements féministes des
années 1970 ont déstabilisé le compromis institutionnel noué autour du Welfare State et qui agençait l’entreprise capitaliste, l’État, et la famille.
Ainsi, s’il est vrai que l’émancipation des femmes par le travail
renforce la norme du salariat et la culture du travail, cette culture
par laquelle notre socialisation se fait par le travail, elle
bouleverse en même temps l’ordre institué au XIXe siècle, ordre fondé
sur l’opposition privé-public, famille-entreprise.
De ces mouvements de l’histoire occidentale, un nouveau rapport entre
production et reproduction se configure. Les frontières entre
production et reproduction semblent s’estomper, comme si la production
devenait reproduction de la vie, ou la reproduction de la vie devenait
production (capitaliste). Peut-on analyser la reproduction de la vie en
transférant par analogie les catégories élaborées pour analyser le
procès de travail dans l’usine ? Comment analyser l’activité de
reproduction dans la bioéconomie globalisée en s’éloignant suffisamment
des hypothèses abstraites, mystifiantes et
universalisantes/essentialisantes sur la « nature » humaine sexuée et
colorée et sur la « nature »de son activité ?
Je ne développerai pas ici ces questions, j’indiquerai ceux qui
m’apparaissent comme des chemins possibles pour tenter de les aborder :
1/ La reproduction comme modèle : la reproduction, non moins que la
production, est historiquement mais aussi localement déterminée :
préfigurer un modèle unique, une forme qui se prétendrait
paradigmatique, abstraire l’analyse des pratiques concrètes, des formes
singulières et situées suivant lesquelles s’organisent, se distribuent
et s’effectuent les tâches relèverait encore de la prétention
universalisante du discours occidental, incapable de reconnaître sa
partialité irréductible.
2/ Le travail du care : la « libération » des femmes de l’enfermement dans l’oikos
et la mutation du rapport entre production et reproduction ne signifie
pas le dépassement de la division du travail. Au contraire, elle se
dédouble aujourd’hui de la division du travail entre femmes. Le travail
de reproduction, le travail du care, du « souci
des autres », pour reprendre le titre de l’ouvrage coordonné par
Patricia Paperman et Sandra Laugier, est un travail sous-traité suivant
l’ordre symbolique de la hiérarchie des activités. La division raciale
du travail est la forme que prend la division du travail dans le
travail de reproduction sous-traité. Tout comme la division sexuelle du
travail ne repose pas sur la prétendue différence naturelle des sexes,
mais constitue bien plutôt un dispositif (bio)politique de production
de l’ordre binaire du masculin et du féminin, la division raciale du
travail est immédiatement politique.
3/ La fabrique des corps : les corps, écrivait Donna Haraway dans The Biopolitics of Postmodern Bodies,
ne naissent pas, on les fabrique : « nature for us is made, as both
fiction and fact. If organisms are natural objects, it is crucial to
remember that organisms are not born ; they are made in world-changing
technoscientific practices by particular collective actors in
particular times and places. » La fabrication médicale des corps sexués
n’est pas, comme le rappelle Elsa Dorlin, une métaphore. Le corps,
l’organisme vivant issu des technologies de la vie et des technologies
informatiques est un ensemble complexe fait d’organique et de
machinique. Et l’on pourrait s’interroger sur ce qu’il advient de la
catégorie marxienne de « travail vivant » à l’époque de la fabrication
technoscientifique des corps prosthétiques.
4/ La production de la
vie : les vies n’ont pas toutes la même valeur. Dans les systèmes
biopolitiques de production de la vie, il existe une hiérarchie, et pas
seulement de classe. La distribution des fonds consacrés aux différents
champs de la recherche médicale est un indicateur majeur de la
hiérarchie des vies qui comptent. La précarité des vies a un sexe, une
couleur, pas toujours un travail.
Salarisation et précarisation de la vie
Où il y la peur, il y a du pouvoir.
Dicton des sorcières
Si le féminisme occidental des années 1970 a montré que les dominations
de genre et de sexe traversent la classe, il a dû lui-même faire face à
la contestation interne portée par les « femmes de couleur », par les chicanas,
tout comme par les lesbiennes, les transgenres et les transsexuels. Il
a dû faire les comptes avec la présence de relations de pouvoir qui ne
pouvaient pas être appréhendées par les concepts de genre et de
différence sexuelle. « Simultanéité des oppressions » (Barbara Smith),
croisement / superposition des relations de pouvoir, « transversalité
de l’oppression » (Beatriz Preciado), la catégorie
« femme » est aussi gênante (Monique Wittig) qu’instable (Teresa de
Lauretis). La théorie féministe est alors amenée à définir les figures
de la subjectivité féministe par une série non exhaustive de
qualificatifs renvoyant à la classe, à la couleur, à l’ethnie, à la
sexualité, etc. La liste n’est jamais bouclée, disait Judith Butler.
Sous les coups de la théorie politique féministe et de la critique
postcoloniale, l’unité du sujet de l’humanisme occidental s’émiette.
Les subjectivités fragmentées qui émergent de processus historiques et
politiques situés sont irréductibles au sujet-travail et à toute autre
tentative de totalisation. Une construction n’est jamais totale.
Comme le souligne Beatriz Preciado, la construction de la subjectivité
politique s’est déplacée des catégories traditionnelles de la classe,
du travail et de la division sexuelle du travail vers d’autres
constellations transversales : le corps, la sexualité, la race, la
nationalité, la langue.
C’est en parcourant ce chemin, depuis la revendication du salaire
ménager jusqu’aux nouvelles subjectivités fragmentées agissantes dans
les luttes ici et ailleurs, hier et aujourd’hui, que j’ai cru pouvoir
trouver quelques limites du discours, comme métadiscours, sur le revenu
garanti fondé sur le sujet-travail et sur le principe de
« reconnaissance » d’une productivité étendue et invisible.
Cependant, si le travail ne fonde pas notre ontologie, nous subissons
tous la contrainte monétaire du salaire : le présent est celui d’une
salarisation croissante à l’échelle mondiale, une salarisation
détruisant toute forme d’organisation de l’activité qui lui résiste.
Mais une salarisation qui procède du même pas que la précarisation :
l’extension du salariat comme mode de production de la dépendance, la
précarisation comme dispositif de gouvernement par la peur. Ce qui est
en jeu c’est la précarisation de la vie. Mais il ne s’agit plus de
sortir de la maison, et pas non plus de l’usine, il s’agit de se
réapproprier la vie.
Est-il possible de construire une autre politique du revenu garanti,
une politique des affinités, « une politique relationnelle » pour
reprendre les termes d’Avtar Brah, une politique d’alliances dans la
discontinuité et construite de manière partielle autour du revenu
garanti ?
Dans « Manifeste cyborg », Donna Haraway voyait dans l’« informatique
de la domination » un régime de précarisation généralisée de la vie et,
dans une sorte de revenu garanti, le lieu d’une alliance mineure et
pourtant nécessaire : « Many more women and men will contend with
similar situations, which will make cross-gender and race alliances on
issues of basic life support (with or without jobs) necessary, not just
mice. »
Le biorevenu comme condition nécessaire
En agençant le féminisme bourgeois anglais du début du
20e siècle et le féminisme postcolonial de la fin du siècle, je
voudrais tracer ici un autre chemin pour penser le revenu garanti comme
biorevenu, mais en ce sens : un revenu pour se réapproprier la vie en
se soustrayant collectivement à la contrainte et à la peur.
Le lien est donné par Une chambre à soi de Virginia Woolf, œuvre que Gayatri Spivak relit dans le deuxième chapitre de son livre Death of a Discipline consacré à la constitution de la collectivité.
Pour Virginia Woolf, l’émancipation des femmes passe par l’écriture. Il
n’y pas chez Virginia Woolf « la femme », mais des femmes, une
population contrainte, assujettie, à qui on donne ce nom de « femme ».
Un nom que l’on peut avoir marre de porter : « Les femmes… mais
n’êtes-vous pas lasses jusqu’à l’écœurement de ce mot ? Je peux vous
garantir que je le suis, moi. »
Mais pourquoi n’y a-t-il pas de femmes écrivains ? Telle était la
question que se posait Virginia Woolf. Sa réponse était claire : les
femmes n’ont jamais pu accéder aux conditions nécessaires pour pouvoir
écrire des poèmes, pour pouvoir écrire des œuvres.
« Quelles sont les conditions nécessaires à la création d’œuvres
d’art ? (…) Il est nécessaire d’avoir cinq cents livres de rente et une
chambre dont la porte est pourvue d’une serrure si l’on veut écrire une
œuvre de fiction ou une œuvre poétique. »
Un revenu, mais comme revenu ex-ante, ex-nihilo, comme condition préalable, « nécessaire mais pas suffisante » pour pouvoir écrire.
« Je pense aussi que vous pouvez me reprocher d’avoir fait la part trop
grande aux choses matérielles (...) Ce sont des faits terribles, mais
regardons-les en face. Il est certain – bien que ce soit déshonorant
pour nous comme nation – que par suite de quelque défaut dans notre
communauté, le poète pauvre n’a pas de nos jours, et n’a pas eu depuis
deux cents ans, la moindre chance de réussite (...) Un enfant pauvre en
Angleterre n’a guère plus d’espoir que n’en avait le fils d’un esclave
à Athènes de parvenir à une émancipation qui lui permette de connaître
cette liberté intellectuelle qui est à l’origine des grandes œuvres.
C’est cela même. La liberté intellectuelle dépend des choses
matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle ».
En rompant radicalement avec l’image romantique qui liait souffrance
corporelle, misère et esprit du génie, ce qui est en jeu ici ce sont
les conditions matérielles de la liberté intellectuelle. Qu’en est-il
de notre liberté, et de notre liberté intellectuelle en particulier,
lorsque nous sommes pris par la contrainte et par la peur ? Entre la
contrainte du salariat et la peur de la précarisation ? La précarité
est l’état que nous décrit Virginia Woolf :
« Auparavant, je gagnais ma vie en mendiant d’étranges travaux aux
journaux, en faisant ici un reportage sur une exposition de baudets, là
un reportage sur un mariage ; je touchais quelques livres, en écrivant
des adresses, en faisant la lecture à des vieilles dames, en fabriquant
des fleurs artificielles, en enseignant l’alphabet aux petits enfants
dans un jardin d’enfants…Je veux vous parler de ce que ces jours ont
laissé en moi, de ce sentiment pire que le poison de la peur et de
l’amertume qu’ils ont fait naître en moi. Et tout d’abord ce travail
que l’on fait comme un esclave en flattant ou en s’abaissant par des
flatteries, parfois peut-être inutiles, mais qui semblent nécessaires
parce que les enjeux sont par trop importants pour qu’on risque quoi
que ce soit… »
« Auparavant » renvoie à un événement qui s’est produit : la tante de
cette femme dont nous parle Virginia Woolf, et qui se nomme Mary Beton,
lui a laissé en mourant un héritage. Elle apprend la nouvelle le soir
même où vient d’être adoptée la loi qui donne le droit de vote aux
femmes. Des deux nouvelles, la première lui semble bien plus importante.
Autonomie subjective ou représentation collective ? La question d’un
revenu garanti ne va pas de soi, mais elle peut être l’occasion d’un
questionnement nouveau sur le sens que nous donnons au mot démocratie
dans un contexte de précarisation, de nouvelles hiérarchisations et
d’exclusions, tout comme sur les formes institutionnelles que l’on
donne à la démocratie.
Et il est peut-être difficile de penser la démocratie lorsque nous
sommes gouvernés par la peur et que nos vies n’ont pas toutes la même
valeur.
« Vraiment, pensais-je, glissant la pièce dans ma bourse et me
souvenant de l’amertume des jours passés, quels changements un revenu
fixe peut opérer dans un caractère ! Aucune puissance de ce monde ne
peut m’enlever mes cinq cents livres : nourriture, maison et vêtements,
je les possède à jamais. C’est pourquoi il n’est plus question d’effort
et de peine, mais aussi de haine et d’amertume. Je n’ai plus besoin de
flatter qui ce soit ; personne ne peut plus rien me donner (…) ma peur
et mon amertume disparurent et je connus cette délivrance majeure
qu’est la liberté de penser aux choses en elles-mêmes. »
Gayatri Spivak va analyser un autre aspect : mais où s’est donc
constituée cette rente dont va bénéficier Mary Beton ? La tante de Mary
Beton, qui porte le même nom, est morte en tombant de cheval à Bombay,
et s’il n’y avait pas eu deux guerres (la guerre de Crimée et la guerre
d’Europe), la possibilité d’obtenir cette rente aurait été très faible.
La Mary Beton qui hérite de la richesse de sa tante, observe Gayatri
Spivak, reconnaît alors que cette rente lui vient de l’impérialisme.
Gayatri Spivak, se référant de manière critique au féminisme
transnational américain, saisit dans cette « clause » de Virginia Woolf
la critique de tout discours politique faisant de l’unité (la classe,
la « femme ») une donnée en soi. Il n’y a aucune unité qui serait
naturelle, fondée sur une essence commune ; les relations de pouvoir
traversent la classe, tout comme les relations entre femmes du Sud et
du Nord du monde, et au sein même du Sud et du Nord du monde. Toute
politique qui se veut constitutive de la collectivité doit prendre en
compte toujours la clause de Virginia Woolf.
Je voudrais enfin développer un dernier point sur lequel Gayatri Spivak
attire notre attention : la sœur de Shakespeare dont nous parle
Virginia Woolf. La sœur de Shakespeare, la poétesse morte très jeune et
qui n’a jamais écrit le moindre mot.
« Or, j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un
mot et qui fut enterrée à ce carrefour, vit encore. Elle vit en vous et
en moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce
soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs
enfants. Mais elle vit (…) Car voici ma conviction : si nous vivons
encore un siècle environ – je parle ici de la vie réelle et non pas de
ces vies séparées que nous vivons en tant qu’individus – et que nous
ayons toutes cinq cents livres de rente et des chambres qui soient à
nous seules ; si nous acquérions l’habitude de la liberté et le courage
d’écrire exactement ce que nous pensons… alors se présentera l’occasion
pour la poétesse morte qui était la sœur de Shakespeare de prendre
cette forme humaine à laquelle il lui a si souvent fallu renoncer… je
vous assure qu’elle viendrait si nous travaillions pour elle et que
travailler ainsi, même dans la pauvreté et dans l’obscurité, est chose
qui vaut la peine ».
Mais le mot travail, observe Gayatri Spivak, est ici clairement utilisé pour signifier quelque chose qui ne renvoie pas à sa dimension économique (ce par quoi on accède à la monnaie), et elle nous invite à travailler le mot « travailler ». De manière provisoire, elle va appeler « recherche sur le champ à projet ouvert » ce qu’elle fait dans les structures associatives dans le Sud du monde. Nous avons besoin d’un autre mot pour signifier ce que nous faisons, suivant d’autres désirs que le besoin d’accéder aux moyens monétaires de survie. Nous avons d’autres rendez-vous avec la société que l’emploi, avec ses hiérarchies et ses exclusions, avec ses mythes du créateur œconomicus.
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