Nous reprenons ici l’entretien que nous avions publié sur le blog elles@centrepompidou

Le cinéma du Centre Pompidou propose un cycle consacré à l’œuvre de femmes cinéastes qui ont marqué l’histoire des images en mouvement. Mercredi 17 juin à 19h, Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, critiques et commissaires indépendants, proposent un programme consacré à la vidéoperformance féministe contemporaine en Amérique latine.

Ce programme intitulé « Art-action féministe – Panorama de la vidéoperformance féministe contemporaine en Amérique latine » est l’occasion de montrer un aperçu inédit en France de la scène particulièrement vivace et riche de la vidéoperformance latino-américaine,  féconde notamment en Bolivie (avec le collectif Mujeres Creando et  María Galindo) ou en Amérique centrale, et tout particulièrement au Guatemala, où les actions des artistes Sandra Monterroso et María Adela Diaz (présentes au Centre Pompidou ce 17 juin), ou Regina José Galindo (Lion d’Or à la Biennale de Venise en 2005), présentées lors de ce panorama, frappent par leur intensité.
Au Guatemala, un renouveau de la performance a vu le jour à partir de la moitié des années 90, au moment où la guerre civile s’achevait, et où les prémisses du retour de la démocratie autorisèrent une réappropriation des espaces publics. Cette émergence fut principalement l’œuvre d’une génération de jeunes femmes, qui évoquèrent ensemble, dans une perspective ouvertement féministe et politique, la domesticité, la subalternité, mais aussi les phénomènes migratoires, la mémoire du génocide, les séquelles de la guerre civile. Leur pratique de la performance s’accompagnait d’un travail de vidéaste et de poète, et leur poétique faisait recours de manière métaphorique à une esthétique du retournement du stigmate. Sandra Monterroso, née en 1974, est l’une d’entre elles.
Ses vidéoperformances n’appartiennent pas au seul registre de la captation mais constituent autant d’objets poétiques, qui mettent en scène, au travers de jeux de correspondance entre langues indigène (K’ekchi’, langue maya), coloniale (espagnole) et globale (anglais), les processus postcoloniaux et d’interculturalité au Guatemala et leurs frictions et écarts avec une prise de conscience féministe. Dans l’une d’elles, Tus tortillas mi amor. Lix Cua Rahro. (2004), Sandra Monterroso se livre à la confection répétitive et monotone du plat traditionnel guatémaltèque, les tortillas. Mais, durant ce long rituel, elle régurgite et vomit le maïs après l’avoir longuement mâché, avant de dessiner, dans le secret de la pâte, un cœur imbibé de son sang. Des intertitres incrustés à même l’image et son soliloque se répondent, évoquant l’aliénation domestique, la peur, l’amour, le couple, l’abnégation. Les dynamiques présentes dans le travail de Sandra Monterroso, entre sentiment de culpabilité et émancipation, repli et autonomie, mettent en tension le présent et la tradition (Culpa, 2006). Au sein d’une société urbaine, hybride, où les cultures originaires, métisses et globales se répondent, et se mélangent, elles sont le théâtre postmoderne d’un déchirement entre silence et voix subjective, désobéissance et loyauté identitaire, culturelle et linguistique (Deformacíon #33). Ses vidéos sont ainsi la trace d’une auto-prise de conscience, d’un travail de sabotage des répétitions culturelles, autorisant le passage entre divers langues, mondes, cosmovisions. Bref entretien avec l’artiste autour d’un autre paradigme féministe, ancré dans une réalité guatémaltèque, dont elle esquisse les nouveaux agencements identitaires, fragmentaires et tissés de relation.

Kantuta Quirós & Aliocha Imhoff | le peuple qui manque

ENTRETIEN AVEC SANDRA MONTERROSO

Artiste guatémaltèque, née en 1974
Vit et travaille à Guatemala Ciudad
Propos recueillis par Kantuta Quirós & Aliocha Imhoff

Dirais-tu que ton travail est le lieu d’un conflit entre tradition et émancipation des femmes ?
Il est en effet le lieu de ce conflit, qui se produit à travers la déconstruction des relations de genre, ainsi que des intersubjectivités propres aux différences culturelles, en faisant le procès de la domination qui prévaut dans le maintien d’une tradition culturelle et d’un état hybride et douloureux de soumission des femmes, celui qu’elles connaissent depuis des siècles d’imposition de cultures patriarcales.

Ton travail est-il ainsi une manière de questionner ces prescriptions culturelles ?
Il s’agit d’un questionnement face à la perception externe des cultures minoritaires et ancestrales qui, d’un côté, sont vues comme de simples manifestations exotico-monumentales et d’un autre, sont vues avec indifférence par une approche paternaliste où elles se voient réduites à des objets de contemplation et de recherche. Mon travail montre cette dimension violente et cruelle à travers une subtile démonstration poétique de tolérance culturelle. Il met également en scène les problèmes de néocolonisation, ou bien encore le caractère complémentaire de perspectives divergentes entre hommes et femmes, la cohabitation obligée et la résistance à l’abandon de l’autre.

Et comment envisages-tu ce processus d’interculturalité, par exemple avec l’usage d’intertextes en anglais, espagnol et k’ekchi’ ?
Il s’agit d’un acte politique, l’action de la différence comme possibilité de résistance.
Entendu comme Nestor García Canclini le propose, il s’agit aussi de réfléchir à comment à l’intérieur de ces espaces de différence, inégalités et déconnexions sociales et culturelles, on peut rencontrer des points d’intersection par rapport à l’autre. Ainsi s’évanouit l’exaltation indiscriminée de la fragmentation, parce qu’à travers la langue, nous pouvons communiquer et rencontrer des points de communion, dans ce cas symbolique.

Pourrais-tu expliciter le projet de Deformación # 33 et Tus tortillas mi amor et la relecture et mise en scène contemporaine de gestes ancestraux qui s’y jouent ?
Dans Deformación # 33, je réalise une interprétation esthétique des gestes anciens de torture à l’intérieur de la culture maya, spécifiquement la déformation crânienne à laquelle une femme enceinte est soumise. Avant, ces artefacts étaient utilisés sur les nouveaux-nés et les enfants, dans le but d’imposer des canons de beauté et de marquer l’appartenance à une élite. Dans cette vidéo, on montre une interprétation esthétique contemporaine puisque c’est la femme qui se soumet elle-même à ces objets. Dans la première scène, elle est assise à un pupitre, écrivant de manière répétitive le texte « Déformation crânienne », avec l’artefact posé sur le front, comme symbole de toute la déformation culturelle à laquelle se voient soumises les femmes quand elles naissent, étant enfants et adultes. Dans la scène suivante, elle se positionne dans un objet dans lequel elle tire une corde et s’évertue à se soumettre à la torture. En Amérique latine et dans les pays les moins développés, c’est la femme qui reproduit et hérite des mêmes comportements, puisque c’est elle qui élève et éduque ses enfants. Dans la vidéo Tus tortillas, mi amor, je joue avec l’espace-tem
ps puisqu’il s’agit aussi d’une interprétation actuelle d’une pratique maya ancienne. Une femme  métisse tente de séduire la culture maya à laquelle elle n’appartient pas, mais à laquelle elle aimerait de manière romantique appartenir. D’un autre côté, elle réalise les tortillas pour son aimé, auquel elle joue un tour pervers, puisque celui-ci ne se rend jamais compte du processus de réalisation des tortillas. Il s’agit aussi d’un acte de rébellion et de sabotage, une femme se libérant d’une condition culturelle actuelle à travers un rituel ancestral.
Même s’il s’agit d’actions performatives, la vidéo, dans sa dimension artistique, est ce qui donne son sens à des actions intimes qui ne sont pas forcément faites pour des performances publiques.

Entretien inédit réalisé en aout 2008 par Kantuta Quirós & Aliocha Imhoff, traduction de
l’espagnol par Kantuta Quirós.

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